Très cher papa Noël toi l’immortel, permets-moi de t’envoyer une lettre avant l’heure.
Si par un miracle impossible cette lettre te parvenait, alors je serais sauvé et mes malheurs prendraient fin. Je sais, même avec beaucoup de réserve, que dans ton illustre demeure, répondre aux milliers de lettres est ta préoccupation annuelle. Mais je te prie tout de même de me lire ma lettre et d’accorder à ton fils toute l’attention que des années de chômage méritent. Cette fois-ci je ne te demanderai pas des jouets par milliers, mais plutôt d’exaucer mes vœux les plus chers par milliers. Dieu seul sait combien de diplômes j’ai obtenus, mais point de travail. Je suis résolu à jeter les cauris.
Semelles de soulier usées jusqu’à la plante des pieds. Pantalon déchiré, lessivé, strié de mille blessures infligées par l’usage, laissant à l’indiscrétion des regards la peau du postérieur, c’est dans cet état que je me suis rendu chez le marabout. Après explications, il me recommanda : « Il te suffira de réciter cinq mille fois le 33e nom exalté d’Allah, la nuit à une heure tardive. Puis le lendemain, à l’aube tu déposeras trois kolas rouges et du charbon de bois au carrefour. Ensuite, tu te baladeras à travers toute la ville en regardant par terre. Tu ramasseras ta fortune en la heurtant du pied droit. Je te garantis le bonheur douze heures plus tard. »

Dès l’aube j’avais traversé la moitié des quartiers d’Abidjan avec un bâton, fouillant les poubelles, bottant les boîtes de conserve usagées, regardant sous les voitures stationnées. Douze heures passées, mais rien. Je retourné chez le marabout, mais il avait déjà plié bagage. Et cahin-caha, titubant sur mes jambes, tête basse, je sortis de la cabane. Soudain, je trébuchai et m’écroulai de tout mon long sur le sol. Je me tâtai les jambes pour voir s’il n’y avait rien de cassé. C’est alors que j’aperçus sous mon talon droit l’objet qui avait causé ma chute : un portefeuille. Je le ramassai aussi silencieusement que possible. A l’intérieur de nombreux billets de banque. J’ai failli pousser un cri, mais de peur d’alerter les gens ; je me retins envahi par l’émotion.

De retour à la maison, je change mes habits et je commence par rassembler mes vieux vêtements, les vieux pagnes de ma femme et les quelques meubles de la maison. Ma femme me regardait d’un air interrogateur. Bientôt je jouirai de mon bonheur neuf me disais-je. Une bûchette d’allumette et en quelques minutes tout était un tas de cendre. Fier d’avoir fait le « sacrifice propitiatoire » pour briser le mauvais sort, j’ai résolu, enfin, d’éclairer ma femme.
Je tâtai la poche de ma chemise. Rien. Les poches avant de mon pantalon. Encore rien. Les poches arrière de mon pantalon. Toujours rien. Après un moment de silence, je m’aperçus que les vêtements que je portais n’étaient pas ceux que j’avais. Vite un tour dehors pour voir ce qu’il restait du feu. Et là désastre ! le porte-monnaie et tout son contenu avait disparu comme tous les autres objets dans les flammes. Ma femme suivait toujours mon manège. Comment lui expliquer ?

Ma maison était désormais le lieu d’interminables bagarres d’un côté avec ma femme et d’autre part avec le locataire de la maison. Ma maison était devenue également le lieu d’attroupements de nombreux « kpakpato ».
Très cher papa Noël, j’ai raconté d’un trait ma vie. Il ne me reste plus qu’à espérer en toi. J’ai beau me muscler pour affronter seul cette épreuve, mais mes forces se sont avérées minces. Alors, petit papa Noël s’il te plaît fais-moi signe si tu reçois cette lettre.
J’attends la réponse, cher papa Noël.

Kpapkato : colporteur de ragots.

2 thoughts on “Une lettre anticipée au Père Noël

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